Société : Moussa Sinon décortique le monde de l’invisible chez les Mossi

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En Amérique du Nord, Halloween est la période de l’année où l’invisible, le fantastique du monde est convoqué dans presque toutes les conversations. On parle de fantômes, de morts-vivants et on essaie de les imaginer et de les représenter à travers des costumes et des maquillages… Il s’agit d’évoquer des personnages qui suscitent la peur. A l’approche de Noël, l’on parlera de lutins et leur non moins imaginaire Père Noël… L’occasion est toujours belle pour rappeler qu’en Afrique l’on n’est pas en reste dans l’imagination. Voici comment les anciens chez les Mossi concevaient l’univers de l’invisible.

Il y a dans l’imaginaire collectif des Mossi, un monde fantastique dont voici les principales entités réparties en trois groupes.

1. Des entités qui existent en soi

Bâ-ramba/Yaab-ramba : Les ancêtres. Ce sont les parents (femmes comme hommes) qui ont eu une vie exemplaire et qui, à leur mort, ont été élus pour siéger dans ce club select des ancêtres. Ce sont eux qui sont les intermédiaires entre les vivants et Dieu. On leur rend un culte pour qu’ils intercèdent auprès de Dieu. On suppose qu’ils se reposent. C’est l’équivalent des Saints dans le christianisme ou l’islam. Face à une situation tragique, pour demander une intervention immédiate et énergique, on dit : « Que les ancêtres lèvent la tête ».

A la mort d’un individu, la formule pudique pour l’annoncer peut être : « Untel a répondu à l’appel de ses Yaab-ramba (ancêtres) à terre », La plupart des vivants pensent que leur défunt père est élu dans ce cercle sélect. Ainsi, dans une situation de colère où il estime que sa dignité est en jeu, il jurera ainsi : « Que mon père serre ma main si… ; Que je meurs si … ».

Booum-bou : Esprit. Entité énergétique incarnée ou pas qui habite toute chose. Il faut comprendre que chez les Mossi, comme chez la plupart des Africains anciens, il y a une part de divin en toute chose. Toutes les créatures animées (humains, animaux, végétaux) ou inanimées (fleuve, rivière, colline, brousse, etc.) sont habitées par cet extrait du divin, de Dieu. Pour l’humain, c’est une âme. Pour la montagne par exemple, c’est un équivalent de l’âme appelé Booum-bou. Booum-bou, littéralement, est « quelque chose » ou un « je ne sais quoi ».

On évoque le « Booum-bou » de la colline avant de ramasser les pierres pour les constructions, on avertit le Booum-bou d’un arbre avant de l’abattre, la rivière, le lac, etc…

Kiima, (Kiimsé au pluriel) : Fantôme. A la mort d’une personne, son âme se transforme temporairement en fantôme. Une ombre ou plus exactement un spectre sans corps. Il rôde quelques temps dans sa résidence. L’on croit que les animaux voient les êtres invisibles. Les hurlements des chiens la nuit sont interprétés comme étant leur réaction au passage des fantômes dans leurs environs.

Kiim-miiga : Fantôme rouge. Si la mort a été une « mort rouge », un accident, un suicide, un homicide, le kiima a été en quelque sorte surpris par le décès. Il ne veut pas quitter le monde des vivants. Il rôde dans la maison du défunt et peut hanter les vivants par des apparitions, des ombres. Les habitants de la maison mortuaire (Ra-boogo) ou les voisins pourraient avoir des sensations d’une présence et des peurs. Pour éviter tout cela, la maison « d’un mort rouge » est désinfectée par des produits préparés pour la circonstance, que l’on accompagne de formules prononcées.

L’on croit en général que la nuit, si l’on croise malencontreusement un Kiim-miigou (fantôme rouge) l’on peut se faire copieusement bastonner. On ne sait pas comment il s’y prend pour donner des coups puisqu’il n’a pas de corps… Le grand artiste Pivot avait ironisé qu’un fantôme ne frappe qu’une victime qu’il a identifiée préalablement dans la journée pour s‘assurer de sa capacité à la battre la nuit venue.

Kiimsé :*Le pluriel de Kiima (fantôme) est rarement utilisé pour parler des âmes en transition vers l’au-delà. Kiimsé se rapporte d’ordinaires aux ancêtres. Kiim-dôgo signifie la maison des ancêtres. « Les morts ne sont pas morts », ce n’est pas qu’une formule. Tous ceux qui réussissent leur vie deviennent des ancêtres et sont les gardiens invisiblement de la coutume. Ils sont consultés et vénérés. Ils peuvent intervenir directement pour gérer une situation qui leur semble inacceptable. Ils sanctionnent.

Dans la même logique, on dit qu’untel a été frappé par les Kiimsé. On le sait quand à la suite d’un certain nombre d’actes incompatibles avec les mœurs ou la coutume, on retrouve le contrevenant sans vie, alors qu’il n’a pas été malade mais saigne du nez, de la bouche ou des oreilles.

Le diagnostic est alors formel. Cependant, avec la multiplication des AVC, mon oncle m’a dit, il y a deux ans, que sur certains décès on a accusé les Kiimsé à tort, tant les symptômes sont si identiques à ceux de l’AVC.

Kiing-kirga (Kiing-kirsé) : Lutin. Bonhomme invisible. Qui habitent généralement les clairières, les arbres, les collines… Ils ont un petit corps. Sont de petites tailles avec une grosse tête. C’est là une différence avec les lutins du monde européen qui ne sont pas connus par leur macrocéphalie. L’on raconte d’ailleurs que quelqu’un a surpris un enfant King-kirga parce que sa mère aurait qualifié sa tête de « tête humaine », c’est-à-dire trop petite selon leur échelle.

Ils sont généralement inoffensifs avec les humains, sauf si ils sont provoqués. Toutefois, leurs attaques font perdre aux humains la raison. On dira que des Kiing-kirsé l’habitent. A Yako, dans les années 1982 à 1985, il y a eu comme une explosion de maladies mentales surtout chez les femmes. On conclut que ce sont des Kiing-kirsé qui les habitent.

C’est du jamais vu. On expliqua alors que les travaux de construction de routes ont nécessité la destruction de plusieurs arbres et le terrassement de plusieurs collines. Habitats naturels des Kiing-kirsé, ceux-ci ont décidé alors d’habiter les humains qui en sont responsables. L’on n’a pas rapporté qu’un seul ingénieur de SNC Lavalin ou une seule de leurs femmes soit devenu le foyer d’un kiing-kirga.

Il y a des « voyants » qui prétendent communiquer directement avec les Kiing-kirsé. Et peuvent même faire entendre leurs voix. Ces charlatans sont des « Kiing-kirre-bâgba » (voyants de kiing-kirsé).

Kiing-kir-wèga/ Kiing-kir-bandé : Un mauvais Kiing-kira. Il peut s’installer dans un endroit donné et a vocation à nuire aux personnes qui passent là où il est installé. 
Kû-rôo-go : Personnage supposément effrayant qui pourrait s’en prendre à l’enfant qui n’est pas sage. La forme de cet être qui fait taire les enfants qui veulent pleurer la nuit, est laissée à l’imaginaire de l’enfant. Si ailleurs, ne plus croire au Père Noël est un signe d’évolution chez l’enfant, ici, le petit enfant réalise assez vite que ce Kû-rôo-go qui ne vient jamais n’existe simplement pas…

Pilimpikou : Une sorte de nécropole où séjourneraient les âmes des disparus. Parler à un proche parent mort serait possible à Pilimpikou. Dans cette ville, située à 90-100 km de Ouagadougou, il serait possible, avec bien sûr l’appui des prêtres spécialisés, d’entrer en communication audio avec l’âme de son parent décédé. Parfois pour lui demander des formules ou des secrets qu’il n’aurait pas eu le temps de partager avant de décéder.

Siiga (Siissé au pluriel) : L’âme. Tout humain en aurait une. Elle habite la personne dès le jour de sa naissance. C’est parce que l’âme du bébé n’est pas forcément un bébé que l’on lui parle. Par exemple, avant de lui couper les cheveux du bébé, de le laver, lui faire boire une tisane, etc. on lui murmure des excuses et on dit pourquoi on veut lui faire telle ou telle chose. Il faut retenir que l’on croit à la réincarnation. Le bébé est peut-être habité par un ancêtre qui revient sur terre…

L’âme peut toutefois quitter la personne à la suite d’un événement traumatique (décès d’un proche, scandale familiale, grave maladie, etc.). On dira que « l’âme est sortie ». Des initiés dotés de quelques savoirs peuvent reconnaître quelqu’un dont l’âme est sortie. D’autres peuvent en plus voir les âmes errantes. Une âme sortie a trois statuts : 1) une âme ayant ses cheveux ; 2) une âme ayant la tête à moitié rasée et 3) une âme chauve. Alors que le premier peut être récupéré avec un peu de savoir-faire, la 2e demande des efforts plus importants. Il y a rien à faire pour l’âme chauve.

Toûulé : Double sans spectre de l’humain. Qui, dit-on, à 40 jours de la mort de la personne, sort de son corps, s’incarne et peut être perçu par les personnes qui connaissent le futur défunt. Ce double choisit des endroits que fréquente ou fréquentait le futur défunt. Les autres personnes peuvent le reconnaître mais le Toûulé a ceci de particulier qu’il n’adresse pas la parole à quelqu’un. Ne parle pas et ne répond pas.

Certains initiés peuvent le reconnaître et dans ce cas des actions peuvent être menées pour qu’il retourne dans le corps et la mort est ainsi reportée. C’est pour cette croyance qu’à la mort de quelqu’un dans le pays, il y a toujours des témoins qui disent l’avoir vu à tel endroit ou à tel autre les jours précédents le décès. Parfois, le défunt était malade et alité mais d’autres disent l’avoir vu…

2. Les entités portant un humain transformé (avatars)

Liligou : L’invisibilité. La capacité mystique de certaines personnes à se rendre invisibles aux yeux du commun des mortels. Le liligou peut être convoqué disparaître à l’occasion de plusieurs circonstances : chasse, guerre, espionnage, vol ou cambriolage.

Moussoum-mourgou : Un homme frappé par le sort et qui voit deux ou trois de ses épouses mourir. Pour guérir de cette malédiction, le pauvre se met nu et s’empare de la natte de la dernière épouse décédée et se réfugie dans la brousse. Sa mission : surprendre une femme esseulée, copuler avec elle, très probablement de force, et ainsi conjurer le vilain sort. Toute femme a généralement peur d’aller seule dans la brousse, surtout quand on soupçonne la présence d’un « Moussoum-mourgou ». A la crainte du viol s’ajoute celle de devoir récupérer l’esprit tueur de la femme. Si les soupçons sont fondés, les hommes organisent une battue pour débusquer le prédateur.

Sebgo : Vent. L’on croit que certains groupes ethniques, notamment les Niongnossé (Niongnonga) ont la maîtrise du vent et peuvent se transformer dans le vent pour attaquer leurs adversaires. Le vent est souvent utilisé, dit-on, pour corriger un aventurier qui aurait enlevé leur épouse. Le châtiment peut toucher tout le village ou le clan du contrevenant. Il y a une expression qui dit que « le Niongnonga ne bataille pas pour sa fille, mais guerroie pour sa femme ».

Silmandé : Tourbillon. Une personne fortement initiée et membre de certaines confréries mystiques peut s’incarner en tourbillon pour se déplacer plus vite, pour éviter la chaleur écrasante du soleil à certains moments de l’année ou simplement pour passer inaperçu. Ainsi, les Mossis qui voient passer un tourbillon se mettent généralement à l’abri non seulement pour se protéger de la poussière mais aussi et surtout pour éviter d’être empoissonné au cas où ce serait un méchant qui s’est transformé et qui leur voudrait du mal. De même, on évitera de lancer quelque chose contre le tourbillon car on pourrait blesser une personne ou provoquer la colère du tourbillon et susciter une attaque.

Son-gnan (soonba au pluriel) : Sorciers : Une personne seule ou membre d’une confrérie qui pratique le sondo (la sorcellerie). Elle aurait les pouvoirs de capter l’âme d’autrui. Séquestrer l’âme et la transformer en animal pour le manger. Il va sans dire que le propriétaire de l’âme meurt dans ce cas. Elle peut vendre l’âme à d’autres sorciers. Il y aurait donc des réunions et des conférences des soonba qui servent également de marché. On dit que la nuit, on peut les voir en forme de boule de lumière qui « butinent » et se réunissent en conférence. Ce sont bien sûr leurs âmes qui vont à ces réunions. Le corps, lui, reste à la maison dans un sommeil profond.

Les enfants sont plus fragiles et victimes plus faciles pour les sorciers. Les enfants doivent donc être protégés par des substances spécifiques généralement appelées « son-gniido ». C’est le rôle naturel des grands-mères de veiller à ce que les enfants soient protégés contre les voleurs d’âmes.

Toûu-n-yiiba : Double physique. Capacité innée ou acquise d’une personne à pouvoir être physiquement présente à deux endroits différents. L’on dit que Naaba Bilgo était un Toûu-n-yiiba. La légende raconte qu’il est mort à Nobéré dans sa ville et est mort également à Pô dans son champ. Chacun des deux sites mortuaires ont envoyé un nécrologue pour annoncer le décès à l’autre site.

Wang-go : Masque. Mgr Asselme Sanon explique que chez les Bobo, l’étape numéro un de l’initiation des enfants consiste à leur faire réaliser que la perception des sens ne correspondent pas toujours à la réalité. Ainsi aux petits garçons en début d’initiation, on montre qu’en dessous du masque, il y a un humain, même un familier qu’ils peuvent appeler par son prénom. Une fois que ce familier reprend ses accoutrements, l’on demande aux enfants qui c’est. Ils sont fouettés tant qu’ils n’ont pas déclaré que « c’est le masque ».

L’accoutrement a ainsi un pouvoir transformateur qui éclipse son porteur et met en avant ce qu’il représente. Le familier disparait et c’est le facteur divin qui prend le dessus.

C’est dans cet esprit également que le masque est perçu chez les Mossi.

3. Les entités importées

L’arrivée de l’islam puis du christianisme a apporté chez les Mossi d’autres entités originaires de l’Orient qu’ils ont intégrées. Ce sont des entités importées.
Malèk : De « Malaïka » en arabe. Ange. Entité de lumière ayant des ailes.
Soyitaana : Satan. Être maléfique. Incarnation du mal qui a vocation de créer le désordre et de pousser aux mauvaises actions. Entité évoquée par les populations islamisées ou christianisées.

Zina (Zine-damba au pluriel) : Djinn : Génie. Êtres invisibles pour le commun des mortels qui vivent parmi nous et habitent normalement certains endroits. La brousse, la colline… L’on en sait très peu. Les charlatans arabisés ou d’inspiration orientale sont les maîtres qui peuvent communiquer, évoquer, dompter, chasser et ordonner à ces êtres qui peuvent être bénéfiques ou maléfiques. Ces maîtres sont appelés « Zine-damba Mognim-ba » (Marabouts de génies).

La liste n’est probablement pas exhaustive Peut-être que certains pourront la compléter. En tout cas, voilà les profils basiques de personnages pour des films fantastiques que les réalisateurs africains peuvent aussi réaliser. Ces films sont souvent des succès commerciaux.

Source:Lefaso.net

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